L’intelligence artificielle écrivait déjà avant d’apprendre à parler

Et si nous arrêtions d'avoir peur pour enfin regarder la vérité en face ?

Une tasse de thé, un écran et un sentiment de malaise

L’autre matin, assise à ma table d'écriture, les doigts serrés autour de ma tasse de thé fumante, j’ai fait ce que nous faisons presque tous par réflexe : j’ai ouvert Instagram.

Je suis tombée sur la publication de Madeleine (@le.nom.de.la.rose). Avec une grande justesse, elle décryptait les dérives qui secouent le monde des livres : le pillage silencieux des droits d’auteur, les catalogues submergés de textes bâclés par des algorithmes, cette sourde angoisse d'un art bradé à la machine. À la fin, elle posait cette question qui serrait le cœur : « Êtes-vous aussi pessimistes que moi ? Que comptez-vous faire pour vous en protéger ? »

Dans les commentaires, le verdict était sans appel. Une vague de rejet viscéral : « je reste perplexe», « c'est la peur d'être suspectée d'utiliser l'IA », « Je suis du genre allergique à l'IA générative»

En lisant ces mots, j’ai ressenti un profond respect pour cette colère protectrice. Mais j’ai aussi ressenti un malaise grandissant. Un malaise face à nos propres contradictions.

Car au moment précis où nous lisions et rédigions ces appels passionnés à « se protéger de l'IA » :

  • Notre téléphone venait de déverrouiller son écran en reconnaissant la cartographie 3D de notre visage.

  • Notre clavier prédictif complétait nos mots avant même que nos doigts ne les effleurent.

  • Sur nos ordinateurs, nos logiciels de relecture attendaient patiemment la fin d'un chapitre, prêts à traquer la moindre coquille grâce à leurs modèles statistiques.

  • Et ce soir-là, nous allions nous installer confortablement devant Netflix ou Spotify pour écouter un morceau ou regarder une série suggérée à la seconde près par un algorithme disséquant nos hésitations.

Elle est déjà assise dans notre salon depuis plus de vingt ans, et nous prenons le café ou le thé avec elle tous les matins sans y penser.

Que je sois ou que vous soyez « pour » ou « contre » l’intelligence artificielle n'est pas la question. Mais refuser de regarder en face le monde dans lequel nous vivons ne nous protège de rien. Cela nous maintient simplement dans une illusion confortable.

Elle n'est pas née avec ChatGPT : elle a simplement appris à parler

Le cœur du malentendu est là : l’intelligence artificielle n’est pas née avec ChatGPT ou Midjourney.

Elle s’est simplement rendue visible — et surtout, bavarde.

Pendant des décennies, elle a travaillé en silence, tapie dans les coulisses de nos journées sous le nom pudique d’« informatique » ou d’« algorithmes statistiques » (machine learning). Tant qu'elle n'avait pas de voix, nous trouvions ses services formidables. Mais dès qu'elle s'est mise à aligner des phrases et à peindre des images, nous avons crié au loup.

Pourtant, soyons honnêtes : qui parmi nous peut prétendre vivre sans elle aujourd'hui ?

  • Dans nos loisirs et nos soirées : Quand nous allumons Netflix ou Spotify, rien n'est laissé au hasard. Ce ne sont pas des humains qui composent notre page d'accueil : ce sont des modèles d'apprentissage qui calculent à quelle minute exacte nous abandonnons un morceau, ou quelle affiche de film a 80 % de chances d'attirer notre regard ce soir.

  • Dans l’accès au savoir : Il n’y a pas si longtemps, faire une recherche exigeait de pousser la lourde porte d'une bibliothèque, de manipuler des fiches cartonnées dans des tiroirs en bois et de compulser des dictionnaires poussiéreux. Aujourd’hui, nous tapons trois bribes de phrase approximatives sur un moteur de recherche. Des réseaux neuronaux (comme BERT ou RankBrain chez Google) en devinent l'intention cachée, corrigent nos fautes et nous livrent la réponse en trois dixièmes de seconde.

  • Dans ce qui protège nos vies : À l’hôpital, l’IA épaule les radiologues pour déceler sur une mammographie des micro-calcifications invisibles à l’œil nu afin de stopper un cancer avant qu'il ne s'étende. Avec AlphaFold, elle a résolu la structure 3D de 200 millions de protéines, offrant des décennies d'avance à la recherche médicale.

  • Dans notre sécurité quotidienne : C’est elle qui ordonne à Waze ou Google Maps de nous faire éviter un carambolage dix minutes avant que nous n'arrivions dessus. C'est elle qui bloque notre carte bancaire à trois heures du matin quand une transaction suspecte est tentée à l'autre bout de la planète.

Et nous, dans le monde du livre ?

Le monde des lettres et de l’édition n'a pas attendu la déferlante actuelle pour collaborer avec elle :

  • À l'écriture et à la correction : Qui s'est déjà scandalisé d'ouvrir Antidote (qui propose aujourd’hui des reformulations complètes de phrases), Scribens ou Cordial ? Leurs alertes précieuses sur une répétition, un pléonasme ou une syntaxe bancale s’appuient depuis longtemps sur l'analyse statistique et le traitement automatique du langage. Utiliser ces outils pour chasser des coquilles est perçu comme une prothèse technique légitime : l'humain reste le maître d'œuvre, l'artisan qui tient le stylo.

  • Au graphisme et à la mise en page : Pour composer une couverture, ou promouvoir un livre, quel créateur, maquettiste n’a pas utilisé la baguette magique d’Adobe Photoshop pour détourer un sujet en un clin d’oeil, pioché dans les catalogues d'iStock ou de Shutterstock, ou harmonisé ses visuels sur Canva (qui intègre désormais son propre générateur d'images avec Magic Studio) ? Les banques d'images et ces plateformes grand public s'appuient depuis bien longtemps sur des algorithmes d'IA pour le détourage automatique, l'ajustement de la lumière ou la recherche visuelle prédictive, bien avant l'arrivée des modèles récents. 

  • Et nos échanges littéraires ? Même la publication Instagram qui dénonce l'IA ne circule et ne touche nos cœurs que parce qu'un algorithme a calculé qu'elle retiendrait notre attention.

Alors, d'où vient cette panique soudaine ?

La rupture sacrée : l'outil d'assistance versus la démission du cœur

La panique est saine, car elle touche à une frontière sacrée. Et si le combat juridique pour le respect des droits d'auteur est un impératif absolu face au pillage de nos œuvres, la secousse est aussi intime qu'artistique.

Tant que l’outil restait une prothèse technique pour chasser nos coquilles, étalonner une lumière ou nous éviter un bouchon, nous restions l'artisan. L'humain tenait la plume. L'humain versait sa sueur.

Le séisme est arrivé le jour où certains ont prétendu remplacer le geste et l'âme.

Générer un texte entier en un clic pour le vendre à la sauvette sur une plateforme en s'autoproclamant auteur donne le sentiment insupportable d'effacer le travail, l'effort et le mérite. Ce n'est pas la technologie qui blesse : c'est l'imposture. C'est l'effacement du cheminement, du doute, des nuits d'insomnie et de cette traversée presque mystique de la page blanche.

Une machine peut compiler des millions de données pour imiter le style de Victor Hugo ou de Marguerite Duras. Mais elle ne saura jamais :

  • Ce que pèse l'absence dans une maison vide.

  • La morsure d'une déception ou l'émerveillement devant un premier regard.

  • La vulnérabilité brute qu'il faut puiser au fond de ses tripes pour oser poser ses propres failles sur le papier, comme j’ai pu le faire avec Il y a toujours un commencement ou en écrivant ma nouvelle Le souffle de l’aurore pour le recueil collectif Le jour où elles se sont choisies aux Éditions Mindset.

Une machine n'a pas de souvenirs. Elle n'a pas de larmes. Elle n'a que des probabilités mathématiques.

Regarder en face pour rester libre

Je ne vous dis pas d'aimer l'intelligence artificielle générative. Je ne vous dis pas de l'utiliser.

Ce que je dis, c'est qu'il est temps de cesser de faire semblant qu'elle n'existe pas, ou de prétendre que nous en sommes vierges tout en tenant un smartphone au creux de la main. Le déni ne protège personne ; il affaiblit.

L'intelligence artificielle est un outil puissant pour qui sait s'en servir comme d'un secrétaire technique : pour vérifier une date, fouiller une archive, lisser un visuel ou corriger une concordance de temps. Mais elle ne doit jamais, au grand jamais, devenir la voix qui raconte.

Ne laissons pas la peur nous rendre aveugles, ni l'illusion nous rendre complaisants. Continuons d'écrire avec nos tripes, nos doutes et nos cicatrices. Continuons d'acheter et de chérir les livres d'auteurs qui risquent leur cœur à chaque ligne.

L'algorithme saura toujours imiter la forme. Mais la voix singulière, celle qui vibre d'humain à humain, restera pour toujours notre territoire inviolable.

« L'outil peut imiter le chant du rossignol à la perfection. Mais seul le cœur vivant sait pourquoi l'oiseau chante. » 1*

1* [Ce n'est pas une citation directe d'un auteur en particulier : c'est une formulation originale que j'ai composée pour la conclusion. Le conte d’Andersen, Le Rossignol et l’Empereur de Chine (1843) et Maya Angelou et Paul Laurence Dunbar Je sais pourquoi l'oiseau chante en cage.]

Images : Pinterest (probablement IA).

Sonia Kermen

Écrivaine bretonne installée aux États-Unis depuis 17 ans, Sonia Kermen est également philanthrope, poète et auteure de livres bilingues pour enfants, d'un roman à suspense et d'une autobiographie. Passionnée par le pardon et la résilience, elle s'inspire de ses propres expériences de vie pour inspirer les autres. Son cheminement personnel, des études de psychologie à une carrière d'enseignante, a profondément influencé son approche de l'écriture. Passionnée par la photographie, la cuisine, la randonnée et la lecture, Sonia trouve son inspiration dans les mille et un détails de la vie. Ses écrits, tissés d'expériences personnelles, offrent aux lecteurs des récits riches en émotions et en authenticité. Sonia vit actuellement à Boone, en Caroline du Nord, avec son mari, ses enfants et son chien.

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